La broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO) est une cause majeure de morbidité et de mortalité, et est en augmentation dans le monde.
La BPCO sera la 3e cause de mortalité dans le monde en 2020. Le diagnostic passe pourtant souvent inaperçu [1-2]. Il n’existe aucune donnée épidémiologique
au Liban concernant cette maladie (la BPCO) qui est par ailleurs mal connue et souvent confondue avec la maladie asthmatique. Notre campagne de dépistage a pour objectif de sensibiliser
le public non médical à l’importance
de cette maladie et de déterminer la prévalence du syndrome obstructif dans la population sollicitée par la campagne.
Matériel et méthodes
La campagne a duré toute l’année 2005 et a comporté plusieurs actions :
- L’information du public par la distribution
de 150 000 brochures et de 500 posters dans les hypermarchés, les cabinets privés de pneumologues, les consultations externes des hôpitaux… et par un affichage
de panneaux géants sur les principaux axes routiers du pays.
- L’organisation, dans les différentes régions libanaises, de neuf conférences vulgarisées
traitant de la broncho-pneumopathie chronique obstructive et de sa prise en charge.
- L’organisation de 7 émissions radiophoniques et 15 programmes télévisés
expliquant la maladie et ses conséquences sur la personne, sur son entourage et sur la société.
- La tenue, à l’occasion de la « journée BPCO »,
d’une conférence de presse expliquant la maladie et ses conséquences, les différentes actions menées et leurs résultats, et les projets en gestation.
- La motivation des journalistes libanais à produire des articles, émissions radiophoniques ou programmes télévisés de qualité en rapport avec la
BPCO, par leur participation au prix international (eloquium) proposé par Boehringer Ingelheim.
- La mise à disposition d’un numéro de téléphone diffusé au cours de toutes les activités mentionnées ci-dessus, et dédié au
recrutement des personnes désirant tester leur souffle.
- La pratique d’une spirométrie simple à tous les volontaires, après leur avoir demandé de
remplir un questionnaire permettant de déterminer quelques-unes de leurs caractéristiques sociodémographiques et leurs habitudes de consommation tabagique.
L’impact
des activités d’information du grand public a été évalué par le nombre de participants à chacune des activités et par le nombre d’appels
téléphoniques demandant un rendez vous pour tester le souffle. Les données suivantes ont été recueillies : âge, sexe, tabagisme actif et exposition
au tabagisme passif au travail et à domicile. Les résultats spirométriques ont permis d’établir la présence ou non d’un syndrome obstructif
défini par un rapport de Tiffeneau inférieur à 0,7. Le test de chi-2, l’analyse de variance et la régression logistique ont servi aux différentes
analyses statistiques.
Résultats
Environ 400 personnes ont assisté aux neuf conférences destinées au grand public, 319 d’entre elles ont accepté de pratiquer
une spirométrie au décours des conférences. En moins de trois mois, plus de 1 500 demandes de spirométrie ont été reçues par téléphone
dont 1 013 ont pu être pratiquées. En somme, 1 331 personnes, dont 612 hommes et 719 femmes, ont rempli le questionnaire et subi une spirométrie. Leur répartition
selon l’age, la consommation tabagique et l’exposition au tabagisme passif est précisée dans le tableau I. Les taux de consommation de cigarettes mesurés
en paquet années (nombre de cigarettes consommées par jour × nombre d’années de tabagisme) selon l’âge et les sexe sont reportés dans le
tableau II. Les proportions de personnes porteuses d’un syndrome obstructif (VEMS/CV inférieur à 0,7) selon l’âge, le sexe et la consommation tabagique sont
reportées dans le tableau III. La présence d’un syndrome obstructif est associée au sexe masculin, à l’âge supérieur à 40 ans et
la consommation de cigarettes (tableau IV).
(pour les tableaux, voire Rev Mal Respir 2006 ; 23 : 10S51-10S54 )
Discussion
Depuis quelques mois, les pneumologues interrogés rapportent qu’ils reçoivent de plus en plus de malades qui leur posent des questions sur « l’obstruction
pulmonaire chronique » et sur l’intérêt de subir une spirométrie. C’est un phénomène qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant
et qui reflète un impact réel des différentes actions menées dans le cadre de la campagne d’information et de dépistage. De plus, les nombreuses demandes
de spirométrie, reçues par téléphone dans un délai de trois mois et obligeant les organisateurs à raccourcir la période de réception
des appels initialement prévue pour un an, témoignent d’une disponibilité et d’une écoute du public vis-à-vis de ces actions dont les résultats
s’inscrivent dans les recommandations de la « Global Initiative for chronic Obstructive Lung Disease (GOLD) » [1] qui considèrent la prise de conscience de l’importance
de la maladie par le grand public et l’amélioration du diagnostic et du traitement comme des objectifs de même importance, ainsi que l’éducation des malades
et les traitements pharmacologiques ou non pharmacologiques comme des mesures de même importance dans la prise en charge d’une BPCO stable.
L’analyse des résultats
du dépouillement des questionnaires nous permet de soulever plusieurs points d’interrogations. Parmi les fumeurs de cigarettes et de narghilés, les femmes sont en même
proportion que les hommes. 43,81 % des 719 femmes et 38,18 % des 612 hommes n’ont jamais fumé. L’idée, encore présente dans notre société, que
les femmes sont moins nombreuses à fumer que l’homme est-elle actuellement dépassée ? Quelle que soit la réponse, les femmes semblent consommer moins de
cigarettes que l’homme (22,9 vs 34,5 paquet-années). 48,25 % des 286 personnes de moins de 40 ans et 35,86 % des 1043 personnes de plus de 40 ans n’ont jamais fumé.
Assistons nous à une diminution réelle de la consommation tabagique chez les sujets jeunes ? 46,1 % des 512 non-fumeurs et 73,3 % des 899 fumeurs ou anciens fumeurs sont exposés
au tabagisme passif. Les non-fumeurs vivent-ils plus volontiers dans un environnement non fumeur et évitent-ils volontairement les ambiances enfumées ? 86,95 % des 138 fumeurs
de narghilé signalent être exposés à du tabagisme passif. Ceci est-il du au fait que la narghilé se consomme souvent en groupe et dégage des quantités
de fumée beaucoup plus importantes que celles dégagées par la cigarette ?
La prévalence du syndrome obstructif dans un groupe de sujets varie selon la population
considérée et les critères utilisés. Cinq études publiées de 1999 à 2004 [3-7] rapportent des prévalences de 29,8 %, 27 %, 24,3 %,
10,9 % et 45,6 % au sein des populations qu’elles ont étudiées. Les prévalences signalées dans des groupes de moins de 40 ans sont de 8,3 %, 8,8 % et 14,3
% [3, 5, 7]. Elles sont de 5,8 %, 14,4 % et 35,9 % dans des groupes de non-fumeurs [5-7]. Dans notre population, il apparaît que la prévalence du syndrome obstructif est supérieure
chez les hommes par rapport aux femmes (21,1 % vs 11,7 %). Cette différence est évidente chez les fumeurs de cigarettes mais est aussi notée chez les non-fumeurs. Par
contre la prévalence du syndrome obstructif chez les femmes fumeuses de narghilé est supérieure à celle relevée chez les hommes (27,6 % vs 11,9 %). Ceci
pourrait être expliqué par le fait que le narghilé est souvent fumé par des femmes au foyer qui prennent le temps d’en fumer parfois jusqu’à huit
par jour (!), alors que les hommes le fument plutôt au cours de circonstances sociales (déjeuner de famille, repas cérémonial).
Par ailleurs, le syndrome obstructif
est plus fréquent chez les sujets de plus de 40 ans quand ils sont fumeurs de cigarette ou de narghilé que quand ils sont non-fumeurs (19,9 % et 23,9 % vs 12,9 %). Ce n’est
pas le cas chez les sujets de moins de 40 ans. La plus faible consommation tabagique des sujets jeunes pourrait expliquer cette différence. Enfin, il ressort d’une analyse de
nos données par une régression logistique pas à pas descendante avec rapport de maximum de vraisemblance que les facteurs associés à une obstruction sont
le sexe masculin, l’âge de plus de 40 ans et la consommation de cigarettes. La consommation de narghilé ne parait pas comme facteur associé probablement à cause
du nombre réduit des effectifs.
L’analyse de nos données souffre de plusieurs limitations. Le questionnaire administré ne permet pas d’évaluer l’état
clinique des personnes interrogées, ce qui empêche de faire le lien entre les syndromes obstructifs détectés et leurs causes éventuelles. Le recrutement
des personnes sur un mode de volontariat et sans aucun mode systématique d’échantillonnage empêche de pouvoir extrapoler les résultats obtenus à la
population libanaise. Ces limitations seront prises en compte dans l’élaboration d’une étude de prévalence de la BPCO au Liban et ses déterminants.
Les auteurs remercient la présidente de la Société Libanaise de Pneumologie, Dr Mirna Waked, et les membres du comité de lutte contre la BPCO en particulier son
président le Pr Joudy Bahous, pour leur soutien tout au long de la campagne. Ils remercient le Dr Moussa Riachi pour son aide à l’élaboration du questionnaire et
au choix du spiromètre. Ils tiennent aussi à remercier tout les collaborateurs qui ont participé à la réalisation de l’étude sur le terrain
: Mirella Azzi qui a pratiqué les spirométries, Jouanna Barsoum, Carla Abizeid, Rahja Daher et Jean Akoury qui ont coordonné toutes les actions de la campagne.
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